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tu me demandes d’écrire sur ton art

qu’est ce que je peux dire de ton art ?

quand on s’est rencontrées, on n’avait pas de langue

on a bricolé

 

tu vois ? tu vois ?

à force on a posé nom sur chose, un dicible venu à recouvrir le monde

quand on a su parler, on a vite avoué : « l'art» se prononce en vietnamien

ça veut dire «cacahouète»

c’est pour nourrir les pachydermes dans les zoos

 

et nous avons couru à la vie

chacun son pas, moi l’insolence, toi la beauté

 

je peux parler de cette vie que tu chantes peut-être, que tes images capturent et créent, aussi, de lumière, de cette boite noire, voleuse, qui perce le présent et en libère l’éternel et impertinent ailleurs - confinés jusque là au temps social et au langage

 

qui nous repeuple de précis, nous

 

là là et là

 

tu vois ! tu vois ?

 

espiègle, la montagne violée du vietnam, elle est dans les yeux du frère de l’oiseleur paul, et la poussière des pierres que taille maël, elle trouve chemin jusqu’aux cellules des déportés qui s’éveillent au matin de l’expulsion, la même poussière voile la voix de ceux qui choisissent de ne pas voir et s’accumule dans les tas de gravats rouge âcre au bord des routes, elle s’éclate dans les étoiles, retrouve les crevasses des mains de guy, les vergers qu’il cultive de son épuisement déterminé, dans le cour de la ferme, 

 

je le salue, émue de la terre qu’il porte en lui, qu’il nous transmet,

 

aussi par tes images

 

pendant que maël polit son puits, d’autres érigent des barbelés, même monde, autre temps 

 

tu saisis le cruel clarté des deux,

de nos effarouchements humains avides de sens, nos pertes 

 

il y a une étrange beauté 

que tu vois et nous fais voir

tu m’agaces avec ton appareil - toujours lui entre nous et le monde - jusqu’à ce que t’imprimes, et que d’autour l’on se presse pour rire, commenter, tout sauf ce que tu as vu, et parfois juste ça, précisément, comme par miracle, les histoires s’emballent

 

t’as vu ? t’as vu ! 

 

alors je te vois, tisserande, linh, tisserande de vies, comme autrefois Elle Qui Tissât Le Ciel D’Etoiles qui nous couve, tisserande de ton amour traduit lumière, les fils nos existences en traverse

avec ou sans 

langage 

 

j’ai envie de vivre et d’inventer avec toi

Lettre de Rita Meharg à Linh Nguyen

Saint-Aubin, septembre 2016