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- 2018 - 

Vidéo  HD / Double écrans / Durée 11:20 / Fiction

Dans le carde de la Post-Production, Résidence d’artiste au FRAC Occitane, Montpellier 

Amorcé en 2017, le projet d’un film tourné exclusivement la nuit a été finalisé pour l’exposition collective « Temps d’un espace-nuit » au Frac Occitanie Montpellier en 2018. Je connais rien sur ce qui se passe en haut / Em không biết gì hết về những điều xảy ra ở trên cao est d’emblée une vidéo plus complexe que les précédentes réalisations de l’artiste, puisqu’elle est diffusée sur deux écrans plats juxtaposés : sur l’un et l’autre, deux films conçus et montés simultanément sont diffusés sur une durée de 11 minutes 20. Mais l’importance des écrans pour cette œuvre ne se limite pas à leur redoublement ; car, tandis que dans les précédents films, la continuité des images était parfois « coupée » par une interruption, un écran noir sur lequel apparaissait juste du texte écrit et qu’accompagnait la poursuite de la bande sonore, c’est désormais la matérialité noire des écrans plats qui a été comme le point de départ de cette pièce. Leur surface noire mais réfléchissante, dans laquelle le spectateur ne peut manquer d’apercevoir son reflet ainsi que celui de l’espace où il se trouve, ne disparaît ainsi jamais au fur et à mesure du déroulement de ce diptyque filmique. C’est, notamment, en redécoupant ses prises de vue dans des cercles plus petits que les rectangles des appareils, que Linh Nguyen a pu intégrer ces surfaces à ses images de façon permanente. Car, à l’exception de quelques moments où l’accord conventionnel entre l’enregistrement rectangulaire et la diffusion est respecté – ce qui est assez rare pour apparaître bel et bien comme une convention technique parmi d’autres – la plupart des signes, images et mots utilisés surviennent de façon successive et, dirait- on, aléatoire, sur ces surfaces. Autrement dit, c’est bien le noir de l’écran qui est premier, et qui est à considérer comme une « forme » elle-même signifiante. N’est-il pas, au fond, comme la condition de ce qui peut être vu, mais aussi lu et entendu, analogon de la nuit elle-même dans laquelle se reflètent de multiples réalités et vers quoi l’artiste s’est tourné, tout au long de l’été 2018 pour augmenter sa connaissance du monde ? 

De ce noir autant métaphorique que métonymique (à partir de sa profondeur poétique et de son extension physique), surviennent des formes visibles, lisibles ou audibles, que l’artiste fait jouer à divers niveaux, les uns avec les autres ou les uns sans les autres, dans les rebondissements précis que permet cet écran double conçu exprès. Les cercles des prises de vue laissent soudain la place à du texte écrit, en vietnamien ou en français, à des mots que le spectateur peut toujours lire (créant au pire des onomatopées mentales dont la musique s’accordera au chant des grillons...), ou encore à la sonnerie d’un téléphone et à la seule voix de l’artiste engageant une conversation avec un interlocuteur muet, etc. Puis les vues de la Camargue de nuit reviennent : les deux pupilles télescopiques donnent à voir le mouvement des étoiles, des ciels mouvants et silencieux ou des taureaux-fourmis, enregistrés image par image (avec le dispositif Time lapse, qui fait écho à une autre origine, celle du cinéma lui-même et de ses précurseurs qui, comme Méliès, aimaient à rêver déjà sur les objets cosmiques) ; elles mettent alors provisoirement fin à la rythmique visuelle des formes verbales qui égrainaient sans que l’on s’en doute une mystérieuse comptine vietnamienne, avant qu’un énorme tracteur et son pneu monstrueux polluent tout ça de leur provocante sensualité ! Ainsi, en tablant sur les possibilités des appareils d’enregistrement et de diffusion, Linh Nguyen parvient à produire de nouvelles significations, à créer d’autres langages, ou, en tout cas, à enrichir ceux que nous connaissons (ou ne connaissons pas) par des combinaisons singulières et de subtils déplacements. 

 

 

Emmanuel Latreille - 2018